Le vrai sens du mot pittoresque dans la langue française

Pittoresque ne s’applique pas seulement à une carte postale ou à un coin de village qu’on croirait sorti d’un tableau. C’est un mot qui porte sa propre lumière, une façon de dire qu’un lieu, une scène, un personnage même, frappe l’œil par sa beauté singulière, presque théâtrale. Ce terme s’utilise pour évoquer ce qui, dans un paysage ou une histoire, pourrait donner matière à une toile, tant l’ensemble est expressif, vivant, parfois inattendu.

L’origine du mot, on la retrouve dans l’italien pictoresco, dérivé de pittore, le peintre, une racine qui plonge encore plus loin, du côté du latin pictor. Au XVIe siècle, les Italiens disaient alla picturesca, soit littéralement « à la manière des peintres ». L’expression migre ensuite dans la langue française, grâce notamment à Paul Sarron, poète du début du XVIIe siècle, qui l’emploie dans ces vers : Tu seras fatigué un jour De la vie au pittoresque, Et croyez que notre cour Ça vaut la peine de la cour de romance.

A M. Mignard, le plus grand peintre de notre siècle

Si l’on n’entend plus guère l’expression « à la pittoresque », le mot lui-même a fait son chemin. Il s’est d’abord imposé dans le vocabulaire de la peinture, puis s’est étendu à tout ce qui captive par son originalité et sa force d’évocation. À partir du XVIIIe siècle, « pittoresque » devient synonyme de ce qui touche à l’art pictural, avant que le terme « pictural » ne prenne le pas pour ce sens précis, mais seulement vers le milieu du XIXe siècle. L’abbé de Bos, critique d’art, parlait d’ailleurs du « génie pittoresque », désignant par là l’ensemble des qualités qui révèlent un grand peintre.

Ce flou qui entoure la notion de pittoresque n’est pas un défaut : il ouvre la porte à des interprétations savantes, parfois philosophiques, sur ce qui mérite d’être distingué comme tel. Le pittoresque ne se laisse pas enfermer dans une définition sèche ; il se goûte, il s’observe, il s’éprouve.

Exemples avec pittoresque

Pour mesurer la portée du mot, rien de tel que de se plonger dans quelques exemples tirés de la littérature :

  • À quelques mètres à peine, un ruisseau venait heurter la roche, inondant la maison du tumulte de son eau vive. La bâtisse, secouée par cette cascade, semblait prête à basculer, happée par l’abîme. Une scène d’une rare pittoresque, le type même de situation qui s’impose à la mémoire.
  • À l’époque où la photographie séduit par la précision de ses images, l’art revendique une place pour la fantaisie, pour une liberté pittoresque, moins fidèle mais plus inspirée.
  • Chez Bloch, détacher un mot à part avait valeur de clin d’œil ironique et littéraire. Saint-Loup, surpris, demande : « Mais qui est-ce ? », « Oh ! c’est une très bonne personne », répond Bloch en riant, mains dans les poches, persuadé de contempler la facette pittoresque d’un gentleman provincial hors du commun.

Le pittoresque, c’est ce détail qui bouscule la banalité, ce trait qui accroche le regard et refuse l’indifférence. D’une ruelle aux accents d’ailleurs à la gouaille d’un personnage, il s’invite là où le quotidien prend soudain des couleurs inattendues.

Reste à chacun de repérer, dans le réel ou dans les mots, ces éclats qui transforment une simple scène en tableau vivant, et qui nous rappellent combien la langue, parfois, sait faire surgir du relief là où on ne l’attendait plus.

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